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Judy - Eureka!




« Eureka! »
par Judy DesBrisay, Colombie-Britannique

Lorsque la communication par radiotéléphone, étouffée par des bruits parasites, résonna entre Eureka (Nunavut) et Vancouver (Colombie-Britannique), l’hématologue de la clinique écouta attentivement et répondit de façon concise : « Oui, infusez le plasma frais congelé lorsque vous atteindrez Resolute », réaffirmant mon plan de traitement d’un saignement persistant au genou droit survenu à un campement de recherche éloigné, sur l’île d’Ellesmere.

L’hélicoptère m’avait déposée à Eureka, après avoir survolé la vaste région de l’Extrême-Arctique canadien depuis le campement. Sur l’îled’Ellesmere, Eureka est la deuxième installation habitée en permanence la plus nordique au monde, constituée d’un peuplement et d’une importante station météorologique canadienne, principalement utilisée par Environnement Canada et les universités qui y sont associées. Lorsque la météo était favorable, le « tundrasched », un avion Twin Otter, me transportait deux fois par mois à Qausuittuq (lieu où il n’y a pas d’aube), parfois nommé la baie Resolute : un petit hameau inuit sur l’île Cornwallis, au Nunavut. À cet endroit, j’avais une réserve d’urgence de plasma frais congelé dans un surgélateur industriel. La logistique requise et les difficultés inhérentes en vue de la commande et du transport de deux unités de plasma frais congelé pour une utilisation possible pendant ma période d’affectation à titre de cuisinière et d’infirmière du campement en avaient valu la peine!

Une fois à Resolute, je me perfusai mon « produit », suivis des étapes « repos, glace, compression et élévation » pour les premiers soins, puis visitai le poste arctique et le peuplement inuit en attendant les vols vers Yellowknife, dans les Territoires du Nord-Ouest, et Vancouver, en Colombie-Britannique. La physiothérapie à domicile avait remplacé les analgésiques dans le cadre de cet épisode de saignement de 1990. À la fin de mon congé temporaire, je retournai à mon poste d’infirmière de santé publique à Vancouver, répartissant mes tâches entre un projet en collaboration avec Persons With AIDS et une équipe multidisciplinaire dont l’objectif était de faciliter l’intégration dans le réseau d’écoles publiques des étudiants souffrant d’incapacité grave.

Les membres du personnel du Centre de traitement de l’hémophilie de Vancouver (Arthritis Centre), en particulier le Dr G. et l’infirmière L., m’avaient encouragée à maintenir mon mode de vie actif tout en respectant les limites de mon rare déficit en facteur V. Ce déficit ayant été diagnostiqué quand j’avais 17 ans, à la suite d’une investigation des saignements graves et fréquents de ma sœur, j’avais été soulagée de comprendre la cause de nos antécédents d’hémorragie. J’avais continué d’être active à l’école, au travail et dans mes loisirs.

Avant le diagnostic, mon hémophilie « modérée » entraînait des signes et des symptômes variant entre de graves saignements de nez quand j’étais enfant à des saignements postopératoires prolongés (qui avaient nécessité des transfusions « directes », de personne à personne, en 1943 et en 1947). Les menstruations et les accouchements posaient de nombreux problèmes, à une époque où les options de traitement étaient limitées. Mon hématologue et mon obstétricien, inquiets, me guidèrent tout au long de mes trois grossesses et accouchements au début des années 1960. J’ai deux merveilleux enfants, maintenant mariés, et quatre petits-enfants formidables. À l’âge de 40 ans, j’ai subi une hystérectomie qui avait été bien planifiée et traitée, me libérant ainsi de bien des inquiétudes. À la suite d’un grave accident de véhicule motorisé en 1992, je ne pus communiquer avec les ambulanciers paramédicaux et le personnel de la salle d’urgence. Mon bracelet MedicAlert avait permis une collaboration rapide avec l’hématologue du centre de traitement pour le traitement adéquat de ma blessure à la tête et de mes autres traumatismes.

Mes épisodes de saignements, variés et assez fréquents, sont traités avec ou sans l’utilisation de plasma frais congelé. Maintenant, je collabore, au besoin, avec le Centre de traitement pour adultes du St. Paul’s Hospital afin de rester en santé.

En tant que femme de 71 ans atteinte d’un déficit en facteur V, je fais face à de nouveaux défis. Je pèse actuellement les avantages et les risques inhérents au traitement de ma coronaropathie. En avril 2009, j’ai participé à la conférence de la SCH à Calgary intitulée : Les stades de la vie chez les femmes atteintes de troubles de la coagulation. Nous faisons du progrès en ce qui concerne le diagnostic et le traitement de l’hémophilie ainsi que la communication de nos connaissances croissantes.

J’ai parcouru un long chemin, relativement à ma connaissance de l’hémophilie et à la vie avec cette maladie. J’ai terminé mes études et j’ai continué à explorer le monde en constante évolution. J’ai travaillé dans des communautés urbaines et rurales. À titre d’« infirmière en région éloignée » dans le village Nisga’a de Gingolx, en Colombie-Britannique, j’ai diagnostiqué et traité des patients sur place et, au besoin, j’ai collaboré à distance avec des médecins par radiotéléphone et j’ai organisé l’évacuation de personnes gravement malades par voie maritime ou aérienne. Les Nisga’a étaient patients, de bonne humeur et accueillants, alors que je me familiarisais avec mes responsabilités accrues en matière de soins infirmiers. Plus tard, mes affectations en région éloignée dans la vallée de la rivière Chilcotin m’ont fait connaître les peuples Carrier et Sekani, qui occupent un vaste territoire, ainsi que leurs voisins qui pratiquent l’élevage. En traversant cette région pour visiter des maisons éloignées, j’ai développé mes habiletés de conduite de véhicule tout-terrain « hors route ». Un matin, une patiente venue me consulter a été très surprise lorsque j’ai ouvert la porte de la clinique, reliée à mon propre support pour intraveineuse. Pendant que le plasma s’égouttait rapidement, je me suis occupée de ses problèmes, puis elle est partie. Le Red Cross Outpost Hospital d’Edgewood, en Colombie-Britannique, m’a permis d’apprécier l’étendue de la capacité humaine et les leçons à tirer dans un rôle d’infirmière qui nécessite la collaboration avec les habitants de la région, les médecins à distance et d’autres spécialistes des soins de santé. J’ai beaucoup appris grâce à mes voyages. Je suis toujours attirée vers le nord : je suis allée au Nunavut en 1988 et en 1990. En 2006, mon exploration de l’Arctique m’a menée au Nunavut et au Groenland. Mon mari Michael et moi avons vécu, travaillé et voyagé énormément en Amérique du Sud entre 1997 et 2000, période pendant laquelle nous avons également fait un voyage en Antarctique.

Par la suite, nous sommes retournés à Taharti, notre domicile en pleine nature dans le centre de la Colombie-Britannique. Là-bas, nous sommes entourés de forêts et de prés, à une heure de route de notre voisin le plus proche et totalement « hors réseau ». Des panneaux solaires et une éolienne produisent notre électricité. Nous coupons notre bois et pompons notre eau. Nous faisons de la randonnée pédestre, du ski de fond, de la natation, du kayak, du jardinage, et nous entretenons notre maison en bois rond et les routes difficilement accessibles. Les activités qui occupent nos temps libres sont l’observation de la nature et du temps qu’il fait et la contemplation des étoiles.Mike joue de la musique et je peins (mes toiles sont exposées dans le cadre d’expositions personnelles et collectives au Canada et au Chili). Nous avons des trousses complètes de premiers soins pour la maison et les véhicules, et une équipe de soins de santé bien informée est à notre disposition en ville, à deux heures de route cahoteuse de Taharti.



Le fait de bien comprendre mon déficit en facteur V m’a aidée à augmenter mes activités, plutôt qu’à les limiter. La technologie des satellites me permet de vivre en plein cœur d’un paradis éloigné et de collaborer au besoin avec diverses personnes-ressources, comme c’était le cas à Eureka, il y a deux décennies.

- Décembre 2009