La découverte de l’hémophilie, qui n’avait pas encore de nom à l’époque, remonte à l’Antiquité. Le Talmud, recueil d’écrits hébraïques du IIe siècle avant Jésus-Christ, relate que les bébés mâles n’avaient pas besoin de subir la circoncision si deux de leurs frères avaient déjà succombé à cette intervention avant eux.
Un médecin arabe du XIIe siècle, Albucasis, a quant à lui décrit une famille dont les sujets mâles étaient décédés des suites d’hémorragies consécutives à des blessures mineures.
Ensuite, en 1803, un médecin de Philadelphie nommé John Conrad Otta, a fait état d’une ‘ certaine disposition hémorragique familiale ‘. Il a reconnu que la maladie était héréditaire et qu’elle affectait les sujets mâles. Il a retracé la maladie à travers trois générations d’une même famille pour remonter à une femme qui s’était établie près de Plymouth, au New Hampshire, en 1720.
Le mot hémophilie a fait son apparition dans les descriptions de la maladie sous la plume de Hopff, à l’Université de Zurich, en 1828
Fait encore plus important sur le plan historique, l’existence de cas d’hémophilie dans la famille royale de Russie. Deux des filles de la reine Victoria, Alice et Béatrice, étaient également porteuses de l’hémophilie. Elles ont transmis la maladie aux familles royales d’Espagne, d’Allemagne et de Russie.
Alexandra, la petite-fille de la Reine Victoria a épousé Nicolas, tsar de Russie, au début de 1900. Or la tsarine Alexandra était porteuse de l’hémophilie et son fils, le tsarévitch Alexei, est né hémophile. Nicolas et Alexandra se préoccupaient de la santé de leur fils à une époque très tourmentée de l’histoire de la Russie. Le moine Raspoutine a exercé beaucoup d’influence sur la cour russe en partie parce qu’il était le seul à pouvoir aider le jeune tsarévitch. Il utilisait l’hypnose pour soulager la douleur d’Alexei. Le recours à l’hypnose ne faisait pas que soulager ses douleurs, mais a peut-être même contribué à ralentir, voire à enrayer, les hémorragies du garçon. La maladie de l’héritier du trône de Russie, la tension qu’elle a infligée à la famille royale et le pouvoir dont faisait preuve le démoniaque Raspoutine, ont tous été des facteurs qui ont précipité la Russie dans la révolution de 1917.
C’est au cours des années 1960, que l’on a identifié et nommé les facteurs de la coagulation. Dans un article publié en 1964 dans la revue Nature, on décrivait en détails le processus de la coagulation. L’interaction des différents facteurs nécessaires à la coagulation sanguine a alors pris le nom de réactions en cascade de la coagulation.
Durant les années 1950 et au début des années 1960, les hémophiles étaient traités au moyen de sang entier ou de plasma frais. Malheureusement, ces produits sanguins ne renfermaient pas suffisamment de protéines de facteur VIII ou de facteur IX pour enrayer les hémorragies internes graves. La plupart des hémophiles gravement atteints et certaines personnes souffrant d’une atteinte légère ou modérée décédaient durant l’enfance ou au début de l’âge adulte. Les causes les plus fréquentes de ces décès étaient des hémorragies affectant les organes vitaux, le cerveau surtout, et les saignements survenant après une intervention chirurgicale mineure ou un traumatisme.
Les survivants étaient en général handicapés par les effets à long terme d’hémorragies à répétition dans leurs articulations. La pression exercée par les volumineux épanchements sanguins dans les articulations ou les muscles ont fait de l’hémophilie l’une des maladies les plus souffrantes connues des médecins.
Ensuite, au cours des années 1960, le Dr Judith Pool a découvert le cryoprécipité. Le Dr Pool a constaté que la substance gélatineuse qui coulait au fond du plasma frais décongelé était riche en facteur VIII. Pour la première fois, on arrivait à perfuser suffisamment de facteur VIII pour maîtriser les hémorragies graves. Il était même envisageable désormais d’opérer des hémophiles.
Par la suite, vers la fin des années 1960 et au début des années 1970, les concentrés de facteur VIII et de facteur IX ont fait leur apparition. Les concentrés lyophilisés sous forme de poudre pouvaient être gardés à domicile et utilisés au besoin. Ils ont révolutionné le traitement de l’hémophilie. Les hémophiles n’avaient plus autant besoin des hôpitaux. Il leur était maintenant possible de voyager, de garder un emploi à long terme et d’espérer mener une vie normale. Or, c’est précisément à ce moment qu’a éclaté le drame du sang contaminé : les produits sanguins renfermaient des virus hématogènes, comme celui de l’hépatite C et le VIH. De nombreux hémophiles ont été infectés.
En 1990, grâce aux procédés modernes, le recours à des concentrés de facteurs plus sécuritaires a permis à l’espoir de renaître (voir Tableau 1). La plupart des enfants nés hémophiles au Canada peuvent espérer vivre longtemps, être en bonne santé et mener une vie bien remplie.
Ombre au tableau, 25 % seulement des hémophiles du monde entier bénéficient de cette qualité de soins. Ceux qui n’ont pas accès à des soins modernes pour leur hémophilie, font face au même sort que les descendants de la Reine Victoria au XIXe siècle, une vie de souffrance, d’infirmité et une mort précoce.


